#ÉDITORIAL · Le direct · Ouest
Carlos Lebon ne peut pas être juge et partie

Par La rédaction de NAGO
5 min de lecture
« On ne peut pas être juge et partie en même temps. » Le sénateur Fritz Carlos Lebon a prononcé cette phrase en décembre 2014, en écartant les noms proposés pour la primature. Il reprochait aussi à l'ancien ministre Hervé Day de n'avoir pas de décharge, « pour avoir été ministre et responsable de deniers publics », rapportait Le Nouvelliste. La règle était juste. Douze ans plus tard, elle s'applique à lui.
Carlos Lebon veut retourner au Sénat. Le registre du Conseil électoral provisoire (CEP) l'inscrit comme candidat titulaire pour le Sud, sous la bannière de Viktwa. Or le décret électoral exige de tout candidat qui a géré des fonds publics un certificat de décharge. Il écarte aussi celui qui fait l'objet d'une enquête administrative, et charge le CEP de le vérifier auprès de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSC/CA). Il a tenu la caisse du Sénat pendant des années. Prenons-le au mot : qu'il montre ses comptes.
Carlos Lebon a été questeur du Sénat en 2008 et 2009, puis de 2012 à 2016, selon Le Nouvelliste et HaitiLibre. Le questeur engage les dépenses et signe les contrats. C'est à ce titre que la CSC/CA le nomme dans son deuxième rapport sur le fonds PetroCaribe, remis au Sénat le 31 mai 2019. En 2012 et 2013, le Sénat a reçu 50 millions de gourdes pour cinq projets : un bureau à Miragoâne, un centre de recherche législative, des bâtiments administratifs et d'archives. Tous les contrats portent la signature de Fritz Carlos Lebon, questeur.
Les constats de la Cour sont sévères. Les marchés ont été passés de gré à gré, sans appel d'offres. Les firmes ont touché 80 % du montant dès la signature, bien au-delà de ce que permet la réglementation. Aucune garantie de bonne exécution n'a été exigée. La Cour n'a retrouvé aucun certificat de réception des travaux. À Miragoâne, le bâtiment existe, mais selon les habitants rencontrés par les auditeurs, il n'a « aucune fréquentation ». La Cour conclut que « les intérêts de l'État ne sont pas protégés par les responsables du Sénat ». Elle range Carlos Lebon parmi les responsables « de premier niveau », avec le président du Sénat de l'époque, Dieuseul Simon Desras, et recommande une enquête.
Le Sénat avait pourtant déjà blanchi son questeur. En novembre 2009, il lui accordait décharge, selon Radio Métropole. Le 20 juillet 2016, il récidivait en faveur de l'ancien président Andris Riché et du « questeur en exercice Carlos Lebon », sur rapport de sa propre commission des comptes. Les deux hommes briguaient alors leur réélection. Le Nouvelliste jugeait cette décharge « fantaisiste ». La Fondasyon Je Klere rappelle que ce pouvoir revient à la CSC/CA, pas aux chambres. Un questeur en fonction, déchargé par ses pairs, trois ans avant que la Cour ne publie ses constats : qui était juge, et qui était partie ?
On peut plaider que le questeur ne signe jamais seul. C'est vrai, et Dieuseul Simon Desras a contesté le rapport en juin 2019 : selon lui, les 50 millions venaient du Trésor public, pas de PetroCaribe. Mais l'origine de l'argent ne change rien aux constats. Un marché sans concurrence reste un marché sans concurrence. Une avance de 80 % sans garantie reste un risque pris avec l'argent de tous. Partager une responsabilité ne vaut pas décharge.
Soyons justes. La CSC/CA ne l'accuse pas de s'être enrichi ; elle précise elle-même que ce jugement revient à d'autres institutions. Nous n'avons trouvé contre lui ni inculpation, ni procès, ni sanction. Il a aussi été victime : en décembre 2010, sa station, Radio Lebon FM, a été saccagée aux Cayes, apparemment parce qu'il était candidat d'Inite au Sénat, selon Reporters sans frontières. En 2018, un audit préliminaire de la gestion du Sénat, divulgué par la presse, lui reprochait l'achat de véhicules Toyota sans appel d'offres. Son entourage l'a contesté, documents à l'appui, et aucune version finale n'a été publiée. Nous ne le retenons pas contre lui. Nous n'avons trouvé, en revanche, aucune réponse publique de sa part au rapport de 2019.
Avant que le CEP ne valide sa candidature, Carlos Lebon doit rendre public le certificat de décharge déposé dans son dossier : qui l'a délivré, et pour quelles années. Le CEP doit dire s'il a consulté la CSC/CA, comme le décret l'y oblige. La CSC/CA doit publier son audit de la gestion du Sénat de 2016 et 2017. Les électeurs du Sud, comme la diaspora, doivent exiger la même transparence de tous les candidats qui ont manié l'argent public, quel que soit leur parti.
En 2014, le sénateur Lebon refusait qu'un homme sans décharge devienne Premier ministre. En 2026, le candidat Lebon doit présenter la sienne, et elle ne peut pas venir de ses propres collègues.
Reporting by CSC/CA, Audit spécifique du fonds PetroCaribe, rapport 2 (31 mai 2019), p. 534-547
Le Nouvelliste, « Martelly, un bon élève » (23 décembre 2014)
Le Nouvelliste, « Quand le Sénat octroie décharge de façon fantaisiste » (28 juillet 2016)
HaitiLibre, Zapping politique (1er août 2016)
Radio Métropole, « Quatre sénateurs obtiennent décharge de leur gestion » (30 novembre 2009)
HaitiLibre, Desras conteste le rapport de la CSC/CA (21 juin 2019)
Haiti24, audit préliminaire de la CSC/CA et réponse de l'entourage de Carlos Lebon (25 mai 2018)
Reporters sans frontières via IFEX (15 décembre 2010)
CEP, registre des candidats (Sénat, Sud)
Illustration : d'après une photo de la page Facebook « Sénateur Fritz Carlos LEBON »
Par La rédaction de NAGO

Comments 0